« Nous avons besoin d’une économie féminine »

Comment expliquez-vous que les femmes brésiliennes continuent de gagner

moins que les hommes et qu’elles sont plus fréquemment au chômage alors

qu’elles ont maintenant un niveau supérieur d'enseignement que les hommes?

Rose Marie Muraro, "Des progrès sont en cours. Les femmes brésiliennes

gagnent 90 % de ce que gagnent leurs collègues masculins. Mais le plus grand

obstacle à l’égalité est la faible représentation des femmes au Parlement,

dans les entités fédérés et dans les conseils municipaux. Les femmes ont

tendance à voter plus pour des hommes. Dilma Rousseff, la candidate

présidentielle, aurait selon les sondages plus d'hommes que de femmes

derrière elle. Il faudrait une campagne de sensibilisation pour aider les

femmes à voter de manière plus conscientes. »

Pourquoi les femmes abandonnent leur majorité électoral aussi facilement ?

« Cela découle de l’autoperception qu’elles ont d’elles-mêmes, elles pensent

que les femmes sont inférieures aux hommes. La majorité des femmes

brésiliennes a toujours conservatrice, elles défendent le patriarcat et

pensent que les hommes sont mieux aptes à gouverner.

En outre, les hommes politiques obtiennent généralement plus de ressources

de leurs partis parce qu'ils sont plus susceptibles de se faire élire. Les

femmes reçoivent moins de soutien et moins d'argent pour leurs campagnes

électorales.

Mais il existe une révolution en cours. Il y a quarante ans nous avions

seulement 5 % des femmes au parlement, aujourd’hui elles sont deux fois plus

nombreuses. Cela reste encore très peu, mais les féministes font le maximum

pour faire avancer ce point ».

Chaque parti brésilien est obligé de présenter des listes de candidats avec

un minimum de 30 % de femmes. Ce devrait davantage promouvoir la

participation des femmes en politique, n’est-ce pas ?

«Les partis ne s’y conforment pas et beaucoup de femmes ne se portent pas

candidate parce qu’elles se sentent moins capables. Et puis il y a les

nombreuses filles, sœurs et femmes des hommes politiques connus qui sont

effectivement élues dans les conseils. C'est ce que j'appelle la

participation pervertie.

Un bon niveau d'éducation ne suffit pas. Il faut une éducation non sexiste.

Les filles et les garçons ne devraient pas recevoir des jouets spéciaux et

ils devraient pouvoir pratiquer le même sport. Les garçons ont besoin de

jouer avec des poupées, les filles doivent pouvoir jouer au football.

L'éducation est aujourd'hui très concurrentielle en raison de l'influence

excessive du sexe masculin. Elle devrait être axée davantage sur la

coopération. »

Mais les emplois dans l’éducation sont principalement occupés par des femmes

...

« Mais elles sont une attitude masculine. Les enseignantes sont chargées

d’apprendre comment il faut tenir compte des différences sociales entre les

garçons et les filles. Il faut changer les livres car ils contiennent

beaucoup de concepts plongés dans le machisme, la grammaire est un exemple

qui démontre bien la domination masculine. La tâche est énorme, cela

concerne des générations parce que les changements culturels sont lents.

Mais il y a du mouvement car il y a trente ans, je me battais toute seule,

aujourd’hui je suis honoré. »

Vous considérez que l'égalité entre les hommes et les femmes est liée à un

changement considérable dans l'économie. Pourquoi?

« L'économie est encore très masculin, elle met l'accent sur la domination

et la concurrence, la logique du profit et la perte, la sauvegarde maximale

des propres intérêts. Le point de vue des femmes est à l'opposé de ces

concepts: il est l'accent mis sur la coopération, le développement d'une

économie solidaire et des relations win-win. Les gens sont au centre des

préoccupations et non plus considéré de manière utilitariste.

Comment se manifeste concrètement cette « économie féminine » ?

« Par exemple, en matière de micro-financement. Ces prêts pour les gens

pauvres vont principalement aux femmes et ils sont presque entièrement

récupérés. Il y a aussi des expériences avec une monnaie alternative. Dans

la ville de Fortaleza, un quartier pauvre et insalubre a pu grâce à

l'introduction d'une monnaie locale s’équiper d’un bon système de drainage

et d'approvisionnement en eau. Si les femmes arrivent au pouvoir, la nature

de la monnaie changera. Je l'explique dans mon livre « Reinventando el-

capital dinero » (La réinvention du capital) à paraître au début de 2011."

Le féminisme mène-t-il à d’autres sciences et des technologies ?

"Oui, les femmes font de la science d'une manière différente, plus axée sur

la collaboration et la vie. Les femmes sont aussi plus enclines à partager

leurs résultats avec tout le monde. Pourquoi? Parce que les femmes portent

un fœtus, s’occupent de l'alimentation du nourrisson et des soins de tous.

Selon les données de l'ONU, les femmes représentent 70 % des initiatives

contre la pauvreté, 80 % de l'activisme écologique et même 90 % des actions

contre la guerre. »

(FIN/IPS/2010)

Photo copyright: Instituto Cultural Rose Marie Muraro